Depuis des décennies, nous assistons à une diminution de la pratique religieuse, nous constatons une croissante prise de distance de la vie de l’Église d’une partie notable de baptisés. Jaillit alors la question : est-ce que, par hasard, l’Église ne doit pas changer ? Est-ce que, par hasard, dans ses services et ses structures, elle ne doit pas s’adapter au temps présent, pour rejoindre les personnes d’aujourd’hui qui sont en recherche et dans le doute ?
À la bienheureuse Mère Térésa il fut demandé un jour de dire quelle était, selon elle, la première chose à changer dans l’Église. Sa réponse fut : vous et moi !
Ce petit épisode nous rend évidentes deux choses. D’une part, la religieuse entend dire à son interlocuteur que l’Église n’est pas uniquement les autres, la hiérarchie, le Pape et les Évêques ; l’Église, nous la sommes tous : nous, les baptisés. Par ailleurs, elle part effectivement du présupposé : oui, il y a motif pour un changement. Il existe un besoin de changement. Chaque chrétien et la communauté des croyants dans son ensemble, sont appelés à une conversion continuelle.
Comment doit se configurer concrètement ce changement ? Est-ce qu’il s’agit, peut-être, d’un renouveau comme le réalise par exemple le propriétaire d’une maison à travers une restructuration ou une nouvelle peinture de son immeuble ? Ou bien s’agit-il ici d’une correction, pour reprendre le cap ou parcourir un chemin de façon plus allègre et directe ? Ces aspects et d’autres ont certainement leur importance, et il ne peut être question ici de tous. Mais pour ce qui regarde le motif fondamental du changement, il s’agit de la mission apostolique des disciples et de l’Église elle-même.
En effet, l’Église doit toujours de nouveau vérifier sa fidélité à cette mission. Les trois évangiles synoptiques mettent en lumière différents aspects du mandat de cette mission :
la mission se base d’abord sur l’expérience personnelle : « Vous êtes témoins » (Lc 24, 48) ;
elle s’exprime en relation : « De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19) ;
elle transmet un message universel : « Proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15).
Cependant, à cause des prétentions et des conditionnements du monde, ce témoignage est toujours obscurci, les relations sont aliénées et le message est relativisé. Si ensuite l’Église, comme le dit le Pape Paul VI, « cherche à se rendre conforme à l’idéal que le Christ lui propose, du même coup se dégage tout ce qui la différencie profondément du milieu humain dans lequel elle vit et qu’elle aborde » (Encyclique Ecclesiam suam, n. 60).
Pour réaliser sa mission, elle devra prendre continuellement distance de son milieu, se « dé-mondaniser » pour ainsi dire.
La mission de l’Église, en effet, découle du mystère du Dieu un et trine, du mystère de son amour créateur. Et l’amour n’est pas seulement présent de quelque façon en Dieu : Lui-même est amour ; de par Sa nature, Il est l’amour. Et l’amour divin ne veut pas être seulement pour soi, il veut se répandre conforment à sa nature. Dans l’incarnation et dans le sacrifice du Fils de Dieu, l’amour a rejoint l’humanité de manière particulière. Et cela de la manière suivante : le Christ, le Fils de Dieu, est sorti de la sphère de son être Dieu, Il s’est fait chair et Il est devenu homme ; et cela non seulement pour confirmer le monde dans son être terrestre, et partager Sa condition qui -la laissant immutable- la transforme. De l’événement christique fait partie le fait incompréhensible qu’il existe – comme disent les Pères de l’Église – un sacrum commercium, un échange entre Dieu et les hommes. Les Pères l’expliquent de cette manière : Nous n’avons rien à donner à Dieu, nous ne pouvons que lui présenter nos péchés. Il les accepte et se les fait Sien, et Il nous donne lui-même et Sa gloire en échange. C’est là un échange vraiment inégal qui se déploie dans la vie et les souffrances du Christ. Il devient pécheur, se charge du péché ; Il prend ce qui est nôtre et nous donne ce qui est le Sien.
Mais continuant à réfléchir et à vivre dans la foi, il devient évident que nous ne Lui donnons pas uniquement le péché, mais qu’Il nous autorise, qu’Il nous donne une force intérieure de Lui donner également du positif : notre amour Lui donne, de manière positive, l’humanité. Il est clair, naturellement, que ce n’est que grâce à la bonté de Dieu, que l’homme, le mendiant, reçoit la richesse divine, que Dieu peut donner quelque chose, que Dieu nous rend acceptable le cadeau en nous rendant capables d’être pour Lui des offrants.
L’Église se doit elle-même totalement à cet échange inégal. Elle ne possède rien par elle-même face à Celui qui l’a fondée, de sorte elle pourrait donc dire : Nous avons fait cela très bien !
Son sens consiste à être un instrument de la rédemption, de se laisser pénétrer par la parole de Dieu et de transformer le monde en l’introduisant dans l’union d’amour avec Dieu.
L’Église s’immerge dans l’attention complaisante du Rédempteur envers les hommes. Elle est là où vraiment elle est elle-même, toujours en mouvement, se mettant continuellement au service de la mission, qu’elle a reçue du Seigneur. C’est pourquoi elle doit toujours s’ouvrir aux préoccupations du monde -auquel elle appartient-, se consacrer sans réserve à elles, pour continuer et rendre présent l’échange sacré qui a commencé avec l’Incarnation.
Cependant, dans le développement historique de l’Église se manifeste aussi une tendance contraire : c’est celle d’une Église qui est satisfaite d’elle-même, qui s’installe dans ce monde, qui est autosuffisante et s’adapte aux critères du monde. Elle donne assez souvent à l’organisation et à l’institutionnalisation, une importance plus grande qu’à son appel à l’ouverture vers Dieu, qu’à l’espérance du monde pour l’autre.
Pour correspondre à sa véritable tâche, l’Église doit toujours de nouveau faire l’effort de se détacher de sa « mondanité » pour s’ouvrir à Dieu. C’est ainsi qu’elle suit les paroles de Jésus : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17, 16), et c’est ainsi qu’Il se donne au monde.
Benoît XVI, le 25 septembre