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Accueil du site > A votre service > Services diocésains > Service Diocésain d’Art Sacré (S.D.A.S.) > 3 - Patrimoine religieux de l’Ain

Mystères dans l’église de Saint-Julien sur Veyle...

Le mystère du Serviteur de Dieu et de sa Servante dans l’église de Saint-Julien sur Veyle.

Dans les églises de St-Julien sur Veyle, St-Germain sur Renom et Chaveyriat, on peut voir trois chapiteaux étonnants. Ils représentent un personnage, masculin ou féminin, entre deux lions qui lui font une parade d’honneur. Dans trois numéros d’Église des Pays de l’Ain, nous allons analyser chaque détail de ces jolies sculptures romanes pour les recevoir telles qu’elles se présentent dans leur milieu floral ou animalier, puis nous tenterons l’esquisse d’une catéchèse biblique pour notre temps.

L’abside de Saint Julien sur Veyle

Il convient de commencer par l’église de Saint-Julien sur Veyle, à quelques kilomètres de Vonnas, car l’analyse de ce premier chapiteau orientera notre compréhension des deux autres. En franchissant le magnifique portail triomphal, nous remarquons la frise du linteau qui n’est pas sans intérêt pour notre propos. Elle représente une série de médaillons : au milieu, celui de l’Agneau pascal avec ces écritures : « Voici l’Agneau de Dieu... qui enlève les péchés du monde » ; de chaque côté, - à droite, les médaillons de Matthieu (l’homme) et de Marc (le lion), - à gauche, ceux de Jean (l’aigle) et de Luc (le taureau) , ce qu’on appelle dans l’iconographie chrétienne le « tètramorphe » , pour ainsi dire les « logos » qui identifient chaque évangéliste.

Nous montons directement vers l’abside à la recherche de ce premier chapiteau étonnant ; là sur notre gauche, c’est le seul qui est « historié », c’est à dire qui représente un personnage dans une situation déterminée.

Le chapiteau historié C’est un chapiteau cornier, en haut d’un grand pilastre de cantonnement. Il présente une scène unique qui se développe sur les deux faces ; elle est construite entre une astragale rectangulaire et un disque, en haut de la corbeille qui soutient un abaque rectangulaire ; sur ce cercle, la tête du personnage en angle et les têtes des deux lions se trouvent bien dégagées sous les plots de l’abaque (celui-ci fait partie du chapiteau et non du tailloir comme c’est le cas ordinairement).

Deux lions, style griffon (à cause des longues griffes des pattes, mais le griffon a un bec au lieu d’un museau !) se dressent de chaque côté du mur et semblent s’accrocher aux plots fixes de l’abaque ; ils ont une crinière très développée et ouvrent une bouche menaçante vers un personnage qui semble du coup en mauvaise situation. On voit, dans leurs gueules entrouvertes, un croc en haut et un en bas des mâchoires, mais ils ne mordent pas les deux grosses mèches de la chevelure du personnage. Le lion de droite tire une grande langue en forme de crochet ; le panache de leurs queues, très fournies en longs poils, souligne leur mâchoire puissante ; leurs postérieurs semblent retenir la marche du personnage dont on entrevoit seulement les plis du bas de son vêtement, organisés comme ceux d’une robe d’apparat. Celle-ci porte à l’encolure une simple échancrure sur la doublure du col, ce qui indique une tunique ordinaire. Pourquoi la double composition de cette tunique ?

Sa main droite dont le poignet est serré par un linge qui s’étale en plis sur le derrière du lion, tient le bras gauche au niveau du poignet, comme s’il montrait par ce geste qu’il allait se livrer. Ses longs cheveux sont tirés de part et d’autre d’une raie et un double cercle, sans décoration aucune, les maintient sur les tempes d’où ils s’écartent. En effet ils ne retombent pas sur les épaules, mais sont comme aspirés par les narines des fauves ! L’expression du visage est celle de la détermination, surtout au niveau des yeux, et celle de l’amertume au niveau des plis de la bouche ; on ne lui voit aucune oreille. Homme en grande difficulté... certainement !

Qui est ce personnage mystérieux ?

On a avancé l’idée que c’était un avare condamné aux lions à cause du sac qui doit contenir de l’argent. Mais on ne voit pas ce qu’il vient faire dans ce décor végétal comme unique personnage ... et surtout sa besace semble franchement vide ! On a souvent dit aussi que c’était le prophète Daniel lié dans la fosse aux lions : sur les chapiteaux qui le représentent (cf. St-André de Bagé), Daniel a les poignets liés et non les mains se tenant ainsi, avec en plus un linge pendant au poignet ; il est souvent accompagné par la présence du prophète Baruch qui lui apporte du pain ! Enfin, les lions sont à ses pieds ou dans une position indifférente et non dressés comme ici pour lui faire honneur !... Ce n’est pas tout à fait la même scène !

En faisant le lien entre ce personnage et son environnement floral et animalier, nous avançons l’hypothèse que cet homme a une double nature, celle de l’homme né sur cette terre et celle divine du Fils de Dieu, venant d’en haut ; nous nommons Jésus, le serviteur souffrant, Fils de Dieu. Toutes ces palmettes de feuilles à fanons représenteraient, dans ce genre de graphisme décoratif, la peine qu’on se donne, l’épreuve ou le malheur, toutes sortes de difficultés qu’exprimeraient aussi le fût du pilastre en chevrons (haut et bas de la vie, cahin-caha). Les épreuves peuvent être permises par Dieu (cf. les fanons du chapiteau de droite qui descendent), mais elles se trouvent aussi transfigurées, remodelées dans les rinceaux du pilastre portant l’homme éprouvé ; les autres palmettes, simples feuilles plates, exprimeraient la vie simple et cachée ; quant au jeu des feuillages des deux chapiteaux jumeaux, on pourrait y voir, sur les colonnettes qui sont dans la lumière de l’embrasure de la fenêtre (disparue), une allusion à la faveur divine qui vient d’en haut (parole et grâce) et sur les pilastres, l’expression vivace de la vie spirituelle de l’homme qui s’élève d’ici-bas vers Dieu (les vertus évangéliques).

Tout nous porte à penser et à voir ici le Jésus de Nazareth qui est venu prendre sur lui nos souffrances comme le Serviteur souffrant annoncé par Isaïe 53, 4 : « En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées et nous nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié... » Avec le linge sur son bras droit, il est venu se faire le serviteur de tous en lavant les pieds de ses apôtres (Jn.13, 1-16, cf. le tympan de Vandeins). Vous avez remarqué le bas de sa tunique, décoré comme celle d’un prince, car il est roi du fait qu’il sert ses disciples à genoux ; en faisant le geste de se lier les poignés devant nous, il exprime qu’il donne sa vie selon St-Jean 10,18 : « Personne ne me l’enlève, mais je m’en dessaisis (je la donne) de moi-même ».

L’attitude des lions

D’autre part, l’ordonnance magnifique des décorations en rinceaux du pilastre portant ce personnage, exprimerait le retournement du destin du Serviteur dans la gloire d’une nouvelle vie, comme dans Isaïe 52, 12 « Voici que mon Serviteur triomphera , il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême » Ceci est signifié aussi par l’attitude chantournée des lions, dressés de chaque côté : ceux-ci expriment souvent dans l’art roman les deux natures de Jésus, sa nature humaine et sa nature divine (fils de Marie et Fils de Dieu). Le lion de gauche exprimerait sa nature humaine avec la décoration végétal des 7 fanons en dessous composée en un magnifique rinceau (7 exprime le temps, les 7 jours de la semaine, aussi le travail dans le temps, les 7 travaux d’Hercule). Le lion de droite est celui qui représente la nature divine ; il tire la langue, signe de la Parole de Dieu que le serviteur proclame. La décoration végétale en dessous, indiquerait la glorification de l’ Homme-Dieu (le 5, chiffre de l’homme parfait, -5 sens, 5 dimensions de l’homme cosmique, les 5 sens de l’Ecriture etc.).

Enfin, la base au double scotie exprimerait les deux livres de la Parole de Dieu : le premier (ancien) testament avec les prophéties d’Isaïe sur le Serviteur souffrant, le second (nouveau) testament, avec Jésus lui-même donnant sa vie pour le salut promis, comme le médaillon de l’Agneau pascal nous l’avait déjà indiqué dans la foulée du témoignage évangélique.

Les Ecritures qu’on ignore trop souvent, semblent comme par enchantement, nous faire comprendre la situation de ce personnage et sentir les allusions cachées des décorations florales de cette église romane. Ce chassé-croissé ou cette interactivité entre les graphismes, le personnage et les écritures nous fait entrer dans la sensibilité très fine de l’art roman. D’autres chapiteaux en d’autres église viennent apporter de l’eau à notre moulin, comme la réplique féminine de ce serviteur souffrant et glorifié que nous allons retrouver à St-Germain sur Renom. Nous l’étudierons dans un prochain numéro d’EPA.

Père Michel Comtet, Extraits de « Chemin de découverte de l’art roman en Dombes, fascicule 1, le mystère du Serviteur de Dieu et de sa servante l’Église. Photos : Paul Cattin.

 
       
   


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