Le temps de la mission

Où trouver une meilleure justification de la mission chrétienne que dans les paroles testamentaires de Jésus : "Allez dans le monde entier, . des toutes les nations, faites des disciples ! " Ces paroles sont si tranchantes, si nettes dans leur brièveté, qu’elles découragent toute ambiguïté. L’action missionnaire s’identifie au christianisme ; dans son principe, la mission chrétienne est universelle ; elle ne souffre aucune exception de lieux, de langues, de personnes. Au soir du Jeudi Saint, Jésus avait dit : "Voici mon sang versé pour la multitude ! " Être chrétien, c’est prendre à son compte les paroles de Jésus et vouloir qu’elles se réalisent. C’est donc être missionnaire ! * * * Très tôt, cet appel à la mission universelle s’est heurté à d’autres paroles de Jésus, des paroles tout aussi fermes : "Je m’en vais, je reviendrai vous prendre et là où je suis, vous serez avec moi ! " Les propos de Jésus ont été compris dans la perspective d’un retour très prochain. C’est pourquoi un certain nombre de disciples avaient décidé de ne plus rien entreprendre et même de ne plus travailler du tout ! Si le retour du Christ était imminent, à quoi bon s’engager dans une action qui demande justement du temps. Plus le retour du Christ était compris comme tout proche, moins les actions à long terme se justifiaient. Au contraire, plus Son retour était différé, plus la mission prenait sa place avec toute son ampleur. Avec l’expérience, les disciples ont compris que ce retour n’était pas pour tout de suite. Il était simplement différé. D’où une nouvelle conception du temps : en s’allongeant, le temps était accueilli comme une grâce, comme un trésor qu’il ne fallait pas gaspiller, comme un bien confié qu’il fallait faire fructifier, à l’égal des talents de la parabole. La mission, dans sa compréhension chrétienne, repose ainsi sur plusieurs certitudes :
- La première, c’est que les paroles de Jésus sont incontournables. Ce n’est qu’en apparence qu’elles semblent se contredire. Un regard attentif perçoit leur harmonie profonde.
- La seconde, c’est que le temps appartient à Dieu ! Vouloir connaître les moments et les délais revient à sortir de l’histoire, à quitter la condition humaine, à se faire l’égal de Dieu.
- La troisième, c’est qu’en s’engageant dans le temps, le chrétien ne s’y laisse pas engluer. La perspective du retour du Christ lui maintient la tête au-dessus de l’eau. * * * Voilà qui établit le chrétien dans une position originale. Si chaque jour qui passe le rapproche du terme béni de la venue du Christ, l’avenir est baigné de lumière. Les épreuves les plus som- bres ne peuvent éteindre cette lueur qui brille à l’horizon : "Je reviens vers vous ". Pour l’homme contemporain, le temps est vidé de son avenir. Les lendemains qui chantent sont révolus. La conviction que "demain" sera nécessairement meilleur qu’ " hier " est aujourd’hui fortement ébranlée. C’est pourquoi l’engagement à plus à long terme est devenu si difficile. L’homme s’enferme dans l’instantané ; il veut profiter de tout et tout de suite. Tout retard le laisse inconsolable. L’espérance chrétienne, elle, incite à l’action. Car, non seulement, le message évangélique est à transmettre, mais doit imprégner toute la vie en société. Il faut donc agir sans retard. Le chrétien se sait responsable de l’appel qui lui a été adressé. Celui qui revient à l ’horizon du temps lui demandera compte de sa gestion. En cette semaine de la Mission, le chrétien se sent appelé à renouveler son Espérance et à tenir ouvert un avenir qui, pour les hommes d’aujourd’hui semble déserté de toute Présence. Encore faut-il que le disciple du Christ se laisse habiter par les certitudes évangéliques qui fondent le sens de la mission chrétienne.

Mgr Guy-Marie Bagnard, 11 octobre 2002